« And then I – Greg – got dengue »

I didn’t actually see the mosquito carrier, but I felt several .

C’est impossible de vivre ici sans se faire piquer. Dans un sens, c’est juste une badluck d’être touché par un moustique porteur. Et c’est ce qui est m’arrivé. Je ne suis pas seul, il y a plusieurs cas dans la marina. Le pire est passé, mais je vis encore de grandes vagues de fatigue et de faiblesse, un peu de fièvre. Le rash s’efface. Le bon côté, c’est que ça vient avec une augmentation du quotient intellectuel !

Et le gagnant est… Aedes Aegypti.

Ça s’appelle aussi localement « Bone break sickness » à cause des douleurs dans les jointures, les os, les muscles. Rien à faire. Il n’y a aucun traitement, sauf le repos, la patience. S’hydrater. Je suis au jour 6. Mon but est d’être assez en forme pour prendre notre vol de dimanche soir prochain. Les funérailles auront lieu le mardi suivant. N’envoyez pas de fleurs, juste des dons à Mensa.

À part ça, on est à bord de la Mary Madeleine jusqu’à vendredi, date de transfert de titres et de sortie de l’eau. On avait pensé se payer un petit hôtel, mais on est tellement confortable dans notre nid que nous y restons.

À suivre…

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Local priorities

Mary Madeleine, movie star?

17 mai 2017

Avant d’évoquer les développements surprenants de nos derniers jours, je me permets de remettre en contexte notre dernier mois à Fidji.

Depuis notre retour ici (début avril pour Greg, deux semaines et demie plus tard pour Danielle) nous travaillons d’arrache-pied pour remettre Mary Madeleine le plus top shape possible. Pour la rendre à elle-même, vraiment. Lui redonner son bon état et son lustre d’antan, quand elle est arrivée dans notre vie.

Elle était passablement amochée, après l’épreuve du cyclone Winston. Tellement qu’on l’a momentanément crû « perte totale ». Mais après un an au complet en chantier, nouveau moteur, transmission et filage, nouveau plancher à l’intérieur, nouvelle peinture de la coque et du pont, à l’extérieur, nouveau windlass (pour lancer et remonter l’ancre), nouvelle radio VHF, nouvelle plaque dans le frigo, et tutti quanti, elle a pas mal meilleure allure.

Mais c’est le fouillis complet à bord. Plus de repères. Tout a changé de place ou disparu (il s’est avéré que rien n’a disparu en fait, juste placé à des endroits incongrus). Et sale, tellement de poussière incrustée, de taches dans tous les recoins.

Greg réussit à faire en sorte qu’elle soit remise à l’eau avant mon arrivée le 21 avril. Mais elle est à peine habitable encore tellement tout est sans dessus-dessous.

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Initialement nous devions avoir quitté Fidji avant le 17 mai, naviguer 200 milles marins vers l’île française de Futuna (au Nord-Est d’ici, donc avec le vent debout), pour revenir ensuite et bénéficier d’une nouvelle période de 18 mois comme « yacht in transit ». Devant l’ampleur de la tâche, la longue route à parcourir pour se rendre au port le plus au nord du pays et une météo inquiétante (deux cyclones hors saison se sont pointés dans les parages, dont le deuxième a fait du sur-place exactement sur Futuna les jours où nous devions théoriquement nous mettre en route), Greg a décidé d’importer le bateau à Fiji pour une période de 1 an (je passe tous les détails administratifs, allers et retours à la ville voisine, délais et opérations de charme impliqués). Mais la tension a relâché : plus de compte à rebours pour quitter. Notre mission : mettre le bateau en vente, le rendre le plus attrayant possible. Essayer de conclure l’affaire d’ici un an.

En plus du ménage de fond en comble, il restait tout pleins de petits ajustements, dont un assez majeur : le moteur – quoique ayant moins d’une heure d’utilisation – avait un problème de contact : zéro, nul (malgré un démarrage normal au moment de la mise à l’eau, plus rien par la suite). Après une vaine inspection complète du système électrique par un mécanicien Volvo pour trouver le problème, celui-ci déclare que l’alternateur est fautif et donne trop de voltage, ce qui a pu faire sauter la petite boîte noire qui contrôle le tableau de bord (je simplifie ici). Nous faisons démonter l’alternateur par un autre mécanicien (qui s’étonne candidement de la façon dont il était installé) et l’apportons à un atelier spécialisé de Lautoka, la ville voisine (à 20 KM environ) : il est en parfait état et la seule chose qui puisse expliquer le survoltage est qu’il avait été mal installé. Il est remis en place (correctement cette fois) par le même deuxième mécanicien et la boîte noire est remplacée par une usagée : le contact se fait et le moteur démarre comme un charme. Le hic : cette boîte noire appartient à un autre voilier. Nos deux mécaniciens (qui travaillent pour la même boîte) contestent l’erreur d’installation initiale et nous devons commander à nos frais une nouvelle pièce (onéreuse, dans les 800$ CAN). Re-hic : pièce en rupture de stock, introuvable auprès des dépositaires Volvo. Le suspense demeure complet jusqu’à présent.

 

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Mary Madeleine, retapée, mais sans son nom

L’autre élément sur lequel on a dû s’acharner : l’annexe (le dinghy) avait une fuite. Plusieurs fuites, vraiment, mais on les a découvertes une à la fois. À chaque fois que Greg faisait une réparation, il fallait attendre 48 heures que la colle sèche pour le tester. La pire fuite venait d’une des deux valves de gonflement qui nous a pété dans les mains. Il a fallu apporter l’annexe au complet à un atelier de Namaka (25 KM dans l’autre direction). Et ce, deux fois plutôt qu’une avant que tout ne soit réparé.

Sans annexe on ne peut pas vraiment aller se mettre à l‘ancre dans une petite baie et profiter de ce qu’un bateau peut offrir, se baigner, respirer l’air du large, dormir bercé par les vagues. L’annexe est ce qui nous permet d’aller à terre, nous relie à elle. Donc, on reste à quai, où l’eau est de qualité plus que douteuse, la chaleur suffocante et le vent inexistant, en se disant que demain, on pourra partir, ou après-demain, ou au pire le surlendemain.

Et on a aussi besoin de l’annexe pour mettre le point final à la restauration du bateau : y inscrire son nom et son port d’attache sur la belle coque à la peinture neuve. Greg a pris soin de faire préparer des stencils autocollants chez nous, que nous avons à bord.

Sailboat for sale USD

À travers tout ça, on a créé, affiché et fait circulé un poster pour vendre le bateau et fait une session de photos de l’intérieur, à mettre en ligne. Et on a continué à tout préparer comme si on allait naviguer incessamment. Entre autre, on a créé de nouveaux « lazy jacks » pour retenir la grande voile quand on l’affaisse, ce qui a voulu dire maîtriser de nouveau les difficiles épissures sur cordage tressé, puis monter au mât pour l’installation, réaliser qu’on avait mal calculé, recommencer, etc, etc.

 

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Épissure sur cordage tressé

À travers tout ça, on a aussi acheté nos billets de retour au Québec – parce que si le bateau prend un an ou plus à vendre comme tout le monde nous le prédit, nous n’allons pas rester ici indéfiniment, mais prendre des arrangements pour remiser le bateau avec quelqu’un de fiable pour veiller dessus et faire visiter en notre absence, etc.

Bref, hier, soit la veille du jour où tout allait être prêt pour sortir et aller se mettre à l’ancre, voilà que quatre personnes se pointent en fin d’après-midi – des Nouveaux-Zélandais – manifestement Mary Madeleine (toujours sans son nom) leur avait tombé dans l’œil. Ils ne savent pas qu’elle est à vendre et sont archi intéressés quand Greg le leur apprend. Il s’avère qu’ils sont en repérage pour un tournage cinématographique dont le récit se déroule en mer, en 1983. Ils ont donc besoin d’un vieux voilier comme le nôtre. Ils prennent des photos, mais restent réservés : il se peut que leur suggestion ne plaise pas au réalisateur et au directeur photo.

Le lendemain matin avant 8 heures, le téléphone sonne et l’équipe s’annonce dans la demie-heure. Cette fois-ci 8 personnes à bord, y compris le réalisateur – un dénommé Baltasar Kormakur – et son DOP (tous deux Islandais). Verdict : les « créatifs » adorent. Willy, le coordonnateur maritime de la production est prêt à acheter à condition que l’examen de la coque une fois sorti de l’eau soit favorable. Un contrat préliminaire est écrit à la main, une avance symbolique est versée et le bateau sort de l’eau à leurs frais à 14 heures car une ingénieure navale (Nina, la femme du coordonnateur maritime) doit atterrir à 13 heures à Fidji pour une semaine de vacances déjà planifiée. L’examen de Nina est concluant et les poignées de mains sont échangées. Willy est aux anges, il évoque le concept de « serendipity » ou la rencontre de circonstances fortuites favorables.

Nous sommes en attente d’un contrat formel et du versement des fonds avant notre départ, mais nous sommes maintenant liés et la production pourrait avoir besoin du bateau avant notre départ (si nous recevons leur part du deal bien entendu).

Ils ne souhaitent plus qu’on fasse le moindre travail à bord, puisqu’ils vont la remettre comme en 1983 (sans enrouleur, sans panneaux solaires, avec des voiles rouges, comme certains bateaux de l’époque, etc). Ils ne souhaitent pas non plus qu’on remette son nom, puisque le nom de son « personnage » sera autre.

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Nouveau soubresaut : à 11 heures hier, soit juste après la conclusion de la promesse de vente, mais avant la sortie de l’eau, nous avons la visite de Michael, un Irlandais très sympathique dont Greg s’est fait un ami l’automne dernier. Michael travaille pour L’Union Européenne à distribuer des fonds pour soutenir l’industrie fidjienne du sucre à Lautoka. Il souhaite acheter Mary Madeleine pour y vivre d’ici la fin de son contrat, puis la naviguer jusqu’en Irlande en avril prochain. Il tombe sous le charme du voilier et il est immensément déçu d’avoir manqué l’acquisition de si peu. Mais nous l’avons mis en contact avec Willy et il se peut que la production la lui revende une fois le tournage terminé.

Quel destin pour Mary Madeleine !

Née dans la région des Grands Lacs, voilier d’eau douce jusqu’à ce qu’on la rencontre en 1998 et qu’on lui fasse goûter à l’eau salée du fleuve Saint-Laurent, du Golfe, et à l’infini des océans. Elle nous a clairement dit qu’elle aimait ça.

Survécue aux grandes eaux d’un cyclone. Prochainement l’une des stars d’une production cinématographique dans le Pacifique-Sud.

Lèvera peut-être l’ancre pour l’Irlande dans un an !

Pour nous, ce sont des sentiments mitigés. Oui, c’est ce que nous voulions : trouver un acheteur qui allait tomber en amour avec elle et la traiter le mieux possible.

Mais c’est dire adieu à 19 années avec elle. À une vieille amie. À une proche. À notre habitacle, notre deuxième peau. Avec qui on a vécu quelques uns des moments les plus intenses de notre vie. Des moments inoubliables, privilégiés, seuls avec elle sous la voûte céleste, au milieu de nulle part, sur l’océan. Notre alliée, notre complice entre la vie et la mort parfois, celle qui nous a permis de survivre dans un no man’s land d’une infinie beauté.

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Lune décroissante

Le compte à rebours est commencé. Nous quittons Fiji le 31 mai (mais comme j’ai tardé à publier ce texte, nous sommes déjà en transit entre Nadi et Montréal. En fait, c’est le 1er juin et nous sommes arrivés à Frelighsburg!) Mais notre coeur, en ce moment, il est encore à Fidji.

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photo David Kall

La bonne nouvelle, c’est que notre assureur assume le gros des réparations aux dommages du bateau. La moins bonne, c’est que les délais sont très longs ici. On est dans une courbure particulière de l’espace-temps, le « Fiji time ». Tout le monde nous le rappelle tout le temps. À la blague ou sérieusement. C’est même imprimé sur les tee-shirts. Ça va de pair avec les beaux sourires des Fijiens, leurs élans joyeux et leur ton résolument avenant même quand ça va mal.

Bula vinaka (un chaleureux bonjour) Fiji time, Fiji rules…

Panorama de la Sigatoka
Panorama de la vallée de Sigatoka. Photo David Kall

Il faut compter au moins un mois pour que le nouveau moteur soit envoyé et reçu. Un autre mois pour enlever l’ancien et poser le nouveau. Un autre pour refaire le plancher, le filage… Bref, si on est chanceux les travaux seront terminés en septembre. Et comme en ce moment le bateau n’est pas habitable, nous devons louer une chambre et manger au resto… et tout ça coûte pas mal cher.

Alors on s’est dit qu’on allait tout mettre en œuvre (enclencher le processus de commande de matériaux et la logistique des réparations) et rentrer chez nous pendant que les travaux vont se faire.

Si tout va bien, on revient à l’automne pour naviguer le bateau de Fiji vers la Nouvelle-Zélande – la saison pour ce passage de mille milles nautiques – 10 jours de mer – est de la mi-octobre à la mi-novembre, au printemps de l’hémisphère Sud. Là-bas, pas de risque de cyclones. Et c’est un bon endroit pour vendre un bateau en bon état.

Entretemps on a eu la chance incroyable de participer à une excursion de deux jours en compagnie de Simon (« Biki » pour les intimes), un des serveurs de Vuda Marina, qui a aussi pour tâche d’animer les fins d’après-midi avec des cours gratuits de culture fidjienne, langue, histoire et traditions culinaires. Et les soirées avec différents jeux de société, quiz, courses de crabes (sic) et autres trivial pursuits qui répondent à des règles fantaisistes, aléatoires et désopilantes, les « Fiji rules ».

Simon %22Biki%22 et l'essaim d'esprits du fort
Simon, alias « Biki ». Ici avec un essaim « d’esprits des lieux ». Au fort de Tavuni, près de Sigatoka. Photo David Kall

C’est pendant un « cours » de Simon sur la culture et l’histoire fijdienne que l’idée de l’excursion a germé. Quand il a évoqué le Musée de Suva (la capitale du pays) où se trouve des artefacts évoquant le cannibalisme en général et en particulier la mort d’un missionnaire méthodiste en 1867 – Thomas Baker – qui a été tué, cuit avec ses chaussures et consommé alors qu’il tentait de répandre la « bonne nouvelle ». La chaussure du missionnaire est exposée à ce musée et selon Simon, on peut y voir sur la semelle (qui a survécu parce que immangeable) des traces de dents. On voulait vraiment voir ça.

Bref, nous nous sommes retrouvés la semaine dernière, 6 « yachties » et Simon dans la petite van de Jo, notre chauffeur engagé par Simon pour l’occasion. Wendy et Dave, des amis Américains qui ont fait le choix de vivre sur leur voilier, en mouvement, Christine,  une écrivaine américaine qui écrit des polars qui se passent en mer et qui y vit aussi à plein temps depuis des années, John, un Néo-Zélandais, fermier, navigateur et érudit, passionné d’histoire et de poésie, et nous deux.

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Christine, Greg, David, Wendy, John et moi.

Le plan était ambitieux : se rendre jusqu’à Suva qui n’est qu’à 218 KM d’ici sur la carte. Mais c’est une distance qui prend un bon quatre heures de route à couvrir à cause de l’état des routes, du trafic et des « speed bump » à chaque petit village croisé (et il y en a tout plein). Nous devions faire quelques arrêts en route, notamment aux dunes de Sigatoka et à un autre endroit pour se baigner. Puis visite du Musée de Suva et retour vers Sigatoka, plus précisément au petit village de Laselase dont Simon est originaire et qui est situé en contrebas de la ville, le long de la rivière. Une cérémonie de kava nous attendait avec Albert, un oncle de Simon et le « headman » du village. Nous devions ensuite y passer la nuit et reprendre la route vers la marina le lendemain, avec quelques autres arrêts.

En réalité, nous avons été gratifiés de la présence de Albert à mi-chemin de l’aller. Apparemment, il voulait nous connaître et nous accompagner au Musée de Suva. Et comme c’est un féru d’histoire, Simon était très fier de nous annoncer que nous le ramasserions en route.

Dea abris du soleil
Contrairement aux apparences, ce ne sont pas des feux en préparation, mais des abris pour le soleil. Photo David Kall
Simon, notre excellent guide aux dunes
Les dunes de sable de Sigatoka, avec notre guide, le ranger Simon.
Notre guide, Simon, nous a cueilli une odorante fleur de pandanus employée pour aromatiser l'huile de coco
Notre guide, le « ranger » Simon, nous a cueilli une odorante fleur fraîche de Pandanus. Qui sert à aromatiser l’huile de coco.
Wendy, Christine et Danielle aux dunes
Wendy, Christine et Danielle dévalant les dunes. Photo de Dave Kall.

Après la formidable visite des dunes (où un « Ranger » exceptionnel, également prénommé Simon, nous a accompagné dans une marche d’environ une heure et demi sur les dunes, jusqu’à la mer, puis retour à travers une forêt d’acajou), nous avons donc fait notre premier stop à Laselase pour prendre Albert.

Greg dans la forêt d'acajou qui jouxte les dunes
L’enchantement d’une foêt d’acajou à Fiji (mahogany forest)

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Des pandanus bordent les dunesDunes de sable de SigatokaTout un personnage ! Très liant, avec un sens de l’humour prononcé et un plaisir palpable à nous raconter la genèse de son pays. Un feu roulant intarissable  (Simon nous avait mis en garde) ! Heureusement, on avait quelqu’un parmi nous pour l’accoter : John, un Néo-Zélandais que nous avons élu spontanément « headman » de notre petit groupe, un fermier navigateur parlant anglais et Maori (proche de la langue fidjienne), également un érudit et féru d’histoire.

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Albert, dans sa « lavalava » traditionnelle et un garde devant les grilles de l’assemblée législative à Suva.  Photo David Kall.

Toujours est-il que nous avons pris un cours accéléré d’histoire fidjienne pendant les deux heures de routes qu’il restait pour nous rendre à Suva.

Nous avons également appris que Albert était danseur. Il était de la troupe qui a représenté Fiji lors de compétitions internationales et au cours desquelles les Fidjiens ont décroché la médaille de bronze ! En qualité de danseur, il a vécu deux ans en Espagne et a visité la France et les Etats-Unis. Il est fier de nous montrer sa carte de résident espagnol, le premier Fjien à en détenir une nous a-t-il affirmé. Albert a ensuite été policier à Sigatoka jusqu’à ce qu’il soit forcé de prendre sa retraite récemment, suite à une sérieuse blessure aux deux genoux, subie dans l’exercice de ses fonctions (on a compris que les policiers ici ne sont armés que de bâtons, ils doivent « parlementer » dit Albert… ou se battre avec leurs poings).

Albert est très politisé. Il a évoqué avec passion les 4 différents coups d’état qui ont été nécessaires à Fiji pour – a-t-il dit – empêcher les Indiens de s’emparer de la conduite de leur pays et de piétiner leur culture et leur traditions. Il a évoqué avec autant de force la façon dont les Fidjiens récalcitrants se sont fait imposer le christianisme : tu te convertis ou bien tu meurs ! Il semblait très fier de la résistance de ses ancêtres à cette imposition. Paradoxalement et sans qu’il n’y voit de contradiction, Albert est très croyant, lit et étudie la bible et envisage devenir pasteur chrétien.

Bref, avec tout ça, nous sommes arrivés au Musée de Suva (le but premier de notre excursion) quelques minutes avant la fermeture. Heureusement, notre présence a été tolérée pendant un peu plus d’une heure ce qui nous a permis de visiter… et de voir cette fameuse semelle de la chaussure de Thomas Baker… mais désappointement… l’éclairage ne permettait pas vraiment de voir les traces de dents.

Nous étions tous assez crevés lors du retour vers Laselase… un autre deux heures de route. Même Albert n’a pas dit un mot. À part des blagues qui ont vraiment fait cramper Albert sur le souper qui nous attendait et sur la possibilité qu’il y ait au menu de la viande de blancs, possiblement marinée… Il l’a ri longtemps celle-là. Nous aussi d’ailleurs.

Je saute tout de suite à Laselase et à la maison de la famille d’Albert et de Simon (c’est là qu’on a appris qu’il s’appelait « Biki ») où nous avons été royalement reçus. En arrivant, pleins d’enfants dans la maison, qui longeaient les murs courbés en deux pour passer d’une pièce à l’autre discrètement, le visage fendu d’un large sourire, tellement ils étaient impressionnés de notre visite. Sur le tapis natté qui couvrait le plancher de la pièce de séjour, Albert était assis en tailleur et nous « recevait  officiellement et chaleureusement. Thé, café, biscuits pour nous faire patienter avant le souper. Tous les membres de la famille sont venus faire leur tour et nous saluer.

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Le lovo familial, un four creusé dans la terre qui a permi au papa de « Biki » de nous préparer un festin. Laselase. Photo David Kall

Simon avait apporté tous les ingrédients à l’avance (de notre part) et avec son père ils nous ont cuisiné un « lovo », c’est-à-dire un repas cuit dans un four creusé dans la terre. Thon, volaille, palusami (boules de lait de coco cuites à l’intérieur de feuilles de taro, vraiment délicieux !) macédoine de légumes… un vrai festin traditionnel. Le tout suivi d’une « cérémonie de la kava ». Tous les mâles de la maison se sont rassemblés avec nous (les femmes ont leurs propres échanges de kava entre elles nous a –t-on dit et ne se mêlent pas aux rituels masculins, à part les conjointes des invités) et iIs ont préparé sous nos yeux leur boisson de prédilection, à partir de la kava (yagoni) que nous apportions en guise d’offrande comme la coutume fidjienne le veut. Puis le rituel comme tel, vraiment impressionnant, discours, prière, claquages de main, partage à tour de rôle de kava « high tide » ou « low tide » selon que notre écuelle est remplie plus ou moins. Attention singulière aux réactions de chacun, rires, nouveaux tours de table. Partages d’histoires. Ça peut durer des heures. Et plus on en boit, plus l’effet est palpable.

Ça goûte quoi  la kava? C’est rafraîchissant, un peu amer, avec un arrière goût végétal singulier qui reste dans la bouche que plusieurs n’apprécient pas, et une légère sensation anesthésiante au niveau des muqueuses. Il y a plein d’histoires repoussantes sur son mode de fabrication qui donnent à la kava mauvaise presse parmi les yachties. Certains allèguent que les racines sont mâchées puis recrachées dans le bol, etc. Mais rien que nous ayons nous-mêmes constaté. Personnellement, j’aime bien le goût et l’effet calmant. Greg dit qu’il ne ressent aucun effet particulier. Je pense qu’il faut en boire pas mal pour vraiment en ressentir la puissance. Les Fidjiens, eux, l’adorent. Il fallait voir Albert apprécier ses portions généreuses, plus que « high tide », des portions tsunamis.

Toujours est-il que nos hôtes ont fini par nous envoyer nous coucher et se sont retirés dans la cuisine pour finir le bol de kava. Ce qui a duré plusieurs heures, avec rigolade sous les néons de la grande pièce. Trois d’entre nous ont couché sur des matelas répartis dans deux petites chambres attenantes. Une autre dans la pièce de séjour sur un matelas gonflable qu’elle avait eu la présence d’esprit d’emprunter à un ami. Greg et moi avons hérité… du plancher de ciment dans la même petite pièce que John, notre headman, qui en qualité d’aîné bénéficiait d’un vrai lit simple cédé par une fillette de la maison.

Laselase, au petit matin
Laselase, au petit matin
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Brume matinale à Laselase. Photo David Kall.

Le lendemain matin, un brouillard épais et envoûtant s’élevait de la rivière et enveloppait le village, la maison (ici aussi, j’ai des photos que je n’arrive pas à insérer, désolée). On ne voyait pas les montagnes pourtant omniprésentes de Sigatoka. Marche dans le village où nous avons été gratifiés de généreux, joyeux et spontanés « Bula » de la part de villageois de tous les âges. Marche qui nous a fait réaliser que les curiosités locales, c’était nous. Visite de l’église. Retour à la maison pour un petit-déjeuner typique préparé par une cousine de Biki : crêpes fidjiennes, thé au citron. Rencontre de la « maîtresse » de maison, qui travaille à une « resort » locale jusqu’à tard le soir. La veille, elle était rentrée et pris Christine – qui dormait dans la salle de séjour – pour son mari…  ce qui a bien fait rire tout le monde. Personne ne lui avait dit qu’il y avait de la visite chez elle!

la vallée de la Sigatoka
La vallée de la rivière Sigatoka

Une visite mémorable. Nous avons peu dormi. Mais tellement reçu. Au-delà des mots. Merci, Laselase, la rivière, la kava, le brouillard, la famille Nainoca. Biki.

Merci la vie!

Vinaka vaka levu!

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Notre tout premier coucher de soleil, le 6 mai 2016, à « First Landing, Vuda Point.
Coucher de soleil du 31 mai 2016, Vuda Marina, Fiji
Notre tout dernier coucher de soleil, 31 mai 2016, du bar de la marina.

 

 

 

Un vendredi treize à Fiji

Ce texte a failli s’intituler « Naufrage sur terre ».

On avait un peu le cœur serré en se rendant à Fiji. Inquiets de l’état du pays après le passage de Winston, le puissant cyclone de catégorie 5 qui s’est abattu sur ses îles en février dernier. On espérait pouvoir nous rendre utile si besoin était, sans savoir vraiment si ça serait le cas. Nous sommes arrivés à 7 heures du matin le samedi 6 mai dernier, après presque 17 heures de vol, entrecoupées d’une escale à Santa Barbara (6 heures de Mtl à LA, puis 10 :50 entre LA et Nadi).

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Escale à Santa Barbara avec Madeleine et Joseph.

Mais Fiji semble s’être déjà pas mal remis. On voit bien encore des toitures qui manquent ici et là, mais la plupart des habitations de l’ouest du pays où nous nous trouvons semblent en bon état. Les arbres aussi. Et les habitants sont joyeux et accueillants.

Oui, bien des gens nous ont raconté le passage de Winston. Réfugiés dans leurs maisons, leurs bureaux ou même dans leurs bateaux. Ils ont évoqué leur peur au ventre, l’univers sonore assourdissant, la force des vents, les routes fermées, les arbres déracinés, l’électricité qui a manqué pendant des jours (certains secteurs du pays en manquent encore). Les récoltes dévastées, etc. Mais vraiment, après deux mois et demi, ça paraît à peine. La nature a repris ses droits. La végétation fait semblant qu’il ne s’est rien passé. La vie continue. « Senga na lenga » qu’on dit ici « no worry, be happy ».

Nous sommes donc arrivés plutôt confiants à la marina samedi dernier. On a trouvé notre Mary Madeleine, bien calée dans sa fosse – appelée ici « cyclone pit.

Nous l’avions confiée à deux « gardiens ». Un vieil homme tout petit, maigre et décharné au regard vif et perçant – Monsieur Baros – chaudement recommandé, qui devait s’assurer que l’extérieur était en état, que les drains ne se bouchaient pas, que l’eau ne s’accumulait pas dans le cockpit, ne risquait pas de s’infiltrer à l’intérieur.

Et Mark, un employé du chantier qui allait charger les batteries périodiquement pour les garder vivantes. Nous avions discuté avec lui la pertinence de fermer ou de garder ouvert le drain de cale que nous laissons habituellement ouvert quand nous entreposons le bateau. Pour justement éviter que si l’eau s’infiltre d’une façon ou d’une autre, elle puisse s’écouler. Ce que nous avons fait…

De l’extérieur, ça va. Tout a bien résisté et a fière allure. On se dit, une bonne semaine de travail et hop, à l’eau !

C’est à l’intérieur qu’on a eu un choc. Parce qu’il y a eu infiltration d’eau lors de l’inondation qui a suivi le cyclone. Une inondation telle que la cour à bateau a été complètement submergée d’un pied d’eau. Telle qu’un couvre-feu a été décrété, que les routes ont été fermées pendant 3 ou 4 jours et que personne ne pouvait se rendre ni à la marina, ni à aucun bateau à moins d’y être déjà. Telle que la cale de notre voilier s’est complètement remplie par le drain de cale. L’eau a recouvert le moteur, le filage et le plancher du bateau. Et est restée là au moins quelques jours.

 

Mark a bien constaté le problème éventuellement – quand il a pu se rendre – et a tenté à deux reprises nous a-t-il dit de vider l’eau de la fosse avec une pompe. Mais elle se remplissait immédiatement.

Une fois que l’eau s’est vidée, personne n’a semblé se rendre compte du problème majeur que l’intérieur du voilier avait subi (le moteur est sous le plancher).

Le moteur est donc maintenant fortement corrodé, le plancher de bois fait des vagues, le filage est probablement à refaire. Le radar semble mort.

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Nous avons immédiatement avisé notre assureur, trouvé une place pour rester car l’odeur de moisi prend à la gorge quand on reste à l’intérieur, aéré et demandé à un mécanicien de venir évaluer les dommages. Il a réussi à faire tourner manuellement le moteur, qui n’est donc pas totalement saisi. Il est peut-être réparable, mais il nous a fortement recommandé de le changer. Tout dépend de l’assureur. Qui nous fait attendre.

On a essayé de ne pas broyer du noir toute la semaine, mais on n’était pas trop optimiste.

Mais voilà que par une chance providentielle un ajusteur d’assurance s’est pointé ici hier, pour 72 heures. Il est venu par avion de Nouvelle Zélande, mandaté par une autre compagnie d’assurance pour inspecter un autre bateau victime de Winston (qui a attendu depuis tout ce temps, presque 3 mois). C’est un pigiste. Un ami marin nous l’a envoyé. Nous avons communiqué ses coordonnées à notre assureur… qui a immédiatement retenu ses services. Il a procédé ce matin à l’inspection des dommages et recommandé un nouveau moteur et autres réparations. Ce n’est pas complètement réglé (la compagnie d’assurance doit valider), mais c’est encourageant et surtout, ça a accéléré le processus. Il nous reste à évaluer la logistique et les délais qui sont souvent considérables ici (nous sommes « on Fiji time » comme chacun se plaît à nous le rappeler). Et comme nous devons être sur place pendant les travaux, nous avons un sérieux casse-tête logistique à organiser.

Mais c’est vendredi 13, jour de chance pour nous… et le radar s’est remis à fonctionner. Comme ça. Tout seul !

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Madeleine qui nous jette un bon sort à Santa Barbara.

L’enterrement

Fosse numéro 1
Fosse numéro 1

La fosse était déjà creusée. On nous a attribué le numéro 1. Pas à nous, mais à notre Mary Madeleine. Un assez joli endroit, avec des arbres à proximité. Fréquenté par des “bulle-bulles” (des oiseaux dont on doit se méfier car ils ont fait leur nid dans notre bôme à Tahiti et il en est resté des résidus pendant deux mois).

À notre connaissance, ici à Fidji, c’est le seul endroit où l’on enterre les bateaux pour les remiser. Parce que nous sommes dans la zone qui est susceptible d’être touchée par un ou des cyclones. En les enterrant, on assure leur sécurité et celle des bateaux voisins.

La descente du corps
La descente du corps

Ça fait tout drôle de voir notre voilier dans la terre comme ça. La dernière fois que c’est arrivé, c’était à l’Île-aux-coudres, au Québec. À marée basse, toute la coque du bareau disparaissait dans la vase. Fallait attendre la marée haute pour bouger.

 

 

Les travaux de remisage vont bon train. Greg a rincé le moteur du voilier ce matin. Et celui de l’annexe. Le frigo dégèle. Le linge fraîchement lavé sèche. Cet après-midi, faut monter dans le mât pour décrocher les lazy jacks qui ont rendu l’âme à mi-parcours (ils avaient 23 ans d’âge) et qui sont restés accrochés dans les haubans. Pui, on remplacera la drisse de grande voile par un “messager” qui s’exposera aux rayons du soleil à sa place. Puis faudra couvrir le dinghy avec une bâche pour le protéger des rayons UV. Greg a rempli à ras-bord le réservoir diésel pour éviter la condensation. Il restera à bloquer les passe-coques pour empêcher les fourmis de s’inviter à bord. Et boucher les embouts de la bôme. Terminer de nettoyer tout l’intérieur au vinaigre, pour prévenir les moisissures. Distribuer les dernières provisions. Ranger les instruments électroniques en lieu sûr.

Puis on s’en ira.

Les offres ont afflué pour nous offrir de veiller sur le bateau pendant notre absence. On avait l’embarras du choix. On a d’abord décidé qu’on n’avait besoin de personne. Puis, on s’est laissé convaincre que ce serait une bonne idée de surveiller la charge des batteries, pour éviter d’avoir 3 batteries mortes à notre retour (ce qui s’est passé l’an dernier). Et puis, ce serait une bonne idée, minimalement, d’aérer le bateau de temps en temps. Et vérifier que l’eau draine bien du pont (les feuilles des arbres, en tombant, risquent de les obstruer). Donc, on a pris des engagements avec des locaux pour une visite par mois.

Beaucoup de soin est pris pour bien l'installer.
Beaucoup de soin est pris pour bien l’installer.
En plein remisage, la veille du départ
En plein remisage, la veille du départ

 

 

 

 

 

 

La fosse était déjà creusée. Maintenant, notre Mary Madeleine y est installée. Surveillée par la faune et la flore environnante. Et par quelques anges gardiens fidjiens. On a un bon feeling que ça va bien aller.

« MOCE, (bye-bye en fidgien) Mary Madeleine! »

Arrivée… ou finale

Je ne sais trop quoi donner comme titre. Nous sommes arrivés… mais c’est la fin.

Chenal d'entrée, Vuda Marina
Chenal d’entrée, Vuda Marina

Nous avons parcouru les 110 derniers milles comme nous avons parcourus les tout premiers, depuis Tahiti : seuls (Jean-Pierre et Dana sont restés à Kavala les chanceux).

Nous sommes arrivés à Vuda Marina mercredi dernier, tel que prévu. La navigation qui s’était amorcée mardi de la baie de Kavala, misérablement, sous la pluie, les grains et les rafales s’est améliorée graduellement. C’est un peu ce que les cartes météo prédisaient. On a tenu à partir quand même car les vents du lendemain et sur-lendemain s’annonçaient très forts et on commençait à en avoir assez de se faire brasser. En plus d’être un peu serrés dans le temps. Bref, vers dix heures du soir, le ciel noir a fait place à la lune et des étoiles sont apparues. Comme par magie, l’humidité de l’air s’est résorbée et le vent s’est adouci. La mer aussi. On a navigué au vent de travers, puis au petit largue, puis au grand largue. Allures confortables sous une quinzaine de noeuds de vent du SE. Le passage est devenu doux. Quel soulagement! Quelle rareté.

C’est fou comme on se fait une idée préconçue de la navigation dans le Pacifique Sud. La réalité est beaucoup plus rude que ce qu’on peut imaginer. Mais c’est un peu toujours comme ça dans la vie. Les clichés s’émiettent à l’épreuve de la réalité.

Aux premières lueurs du jours, nous approchions de la côte et de la passe de Navula. Nous l’avons prise vers neuf heures et demie, juste comme le vent se mettait à forcir à 20 à 25 noeuds du Sud-Est. Soleil bienvenu après les derniers jours de grisaille tenace. Les 18 derniers milles ont été parcourus à toute allure, entre 7 et 8 noeuds glorieux, notre vitesse de coque (la vitesse maximale à laquelle Mary Madeleine peut aller). Une fin de parcours festive. Mary Madeleine semblait heureuse. Nous on était émus, sachant que c’était notre dernier droit d’un périple fascinant.

Entrée sans histoire à Vuda Marina, un véritable havre de paix. Avec tous les services. On avait oublié.

C’est extraordinaire d’arriver. Une grande fierté d’avoir réussi. Un soulagement. Mais un certain serrement au coeur aussi car l’expérience nautique y est drastiquement différente. Nous sommes dorénavant “attachés”. À un quai. À des services. À des échanges pécuniers. Nous sommes à des années lumière de l’immense liberté des mouillages, des petites baies en dehors du temps, des échanges immatériels. De l’espace.

Après ces longues nuitées de traversées, nous sommes physiquement exténués. Nous dormons tôt. Dix heures en ligne. Au petit matin je fais un rêve intense, que j’ai perdu quelque chose de précieux. Un sac à dos particulier, un cadeau de voyage, auquel je tiens énormément. Et des effets personnels précieux. Je me réveille le coeur serré. Greg se réveille aussi. Avant que je lui parle, il me dit qu’il vient de rêver qu’il a perdu son chien, Loulou (en vérité, notre Loulou est morte il y a 3 ans).

Arriver, c’est merveilleux. Mais c’est aussi une perte.

Notre sillon
Notre sillon

Voilà, c’est le temps de mettre un point final à cette narration. Merci d’avoir été avec nous, à bord de notre bateau parfois ivre.

 

 

Quelques mots sur Fidji quand même : Savusavu

“Bula, bula”, c’est comme ça qu’on dit bonjour ici, à Fidji.

Nous sommes à Savusavu, notre port d’entrée. Sur l’île de Vanua Levu, la plus au Nord de l’archipel. Ce n’est pas notre route prévue. On ne devait pas arriver là, mais à Levuka, plus au Sud (au centre vraiment de Viti Levu, l’île du Sud). Et à mi-chemin environ de notre destination finale, sur la côte Ouest de Viti Levu. Mais on s’y est réfugié quand le coup de vent du Sud a été annoncé, pour ne pas terminer la traversée de façon encore plus dramatique qu’elle s’était déroulée.

Savusavu, c’est plus court que de se rendre à Levuka. Et le vent a subitement diminué depuis 12 heures – le calme classique avant la tempête – et Dieu sait combien de temps ça va prendre pour arriver à voile. Savusavu, ça évite aussi les cinquante derniers milles au vent debout qui forcit graduellement. Et très honnêtement on n’en peut plus de cette traversée.

Marché de Savusavu, Fiji

Et il y a la solidarité. À bord de Mary Madeleine on aurait peut-être pu se rendre à Levuka avant le coup de vent, mais tout juste. Mais les voiliers Croque (Jonathan et Lise, qui ont eu le malheur de déchirer leur grande voile au jour deux de la traversée et font voile sous génois seulement) et Gaston (Michel, qui a des problèmes avec son support de moteur et ne peut compter dessus pour accélérer l’allure) qui font route avec nous et nous suivent à quelques heures derrière n’y arriveront pas. Quand on a suggéré par contact radio le changement de route, ils se sont ralliés avec enthousiasme. Personne ne veut avoir 30 noeuds de vent dans la noirceur. GalacSea (Jean-Philippe et Christine), un voilier d’une autre catégorie, un cinquante-sept pieds partis avec nous de Samoa, était déjà arrivé à Levuka, la veille.

Parade policière à Savusavu

Bref, Savusavu et le bonheur d’une escale. On n’est plus en Polynésie, non. L’énergie y est totalement différente. Les gens n’ont pas des traits polynésiens. On est en Mélanésie en fait. Avec une grande proportion de la population qui est d’origine indienne (de l’Inde). Un port d’entrée vraiment sympathique. Les “bula, bula” fusent de partout. Ils sont plus que machinaux. Les gens nous regardent, nous scrutent, nous sourient avec sincérité.

Une toute petite ville, un gros village animé, avec son unique rue principale foisonnant de monde, son marché, ses magasins, épiceries, petits ateliers, restos, etc. De la bouffe indienne en prédominance, tellement délicieuse et bon marché. Une atmosphère de carnaval (avec une grande roue, des kiosques, et des fanfares de polices, à tous moments de la journée). Il faut dire qu’il y a à l’entrée du port un immense bateau-hôpital, de la Croix Rouge. Tout au long de la journée, on y transporte par hélicoptère des gens qui ont besoin de soins. L’hôpital flottant y est depuis presque trois semaines et doit quitter deux jours après notre arrivée pour aller en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Ce qui fait que la ville est envahie de jeunes militaires, garçons et filles, qui font la fête tous les soirs. Pour le plus grande plaisir des locaux.

Nous y retrouvons Jean-Pierre et Dana, du voilier Vanille qui y attend du vent d’est pour pouvoir bouger vers le Sud. Belles retrouvailles (nous nous étions croisés à Panama, en 2010, alors qu’ils étaient à bord de Nikkan). Nous convenons de partir avec eux, quand le vent adonnera. Jonathan et Lise ont dû prendre la déchirante décision de ne plus convoyer Croque, qui a décidément trop de problèmes, qui n’est vraiment pas sécuritaire. Ils attendent les directives du proprio, à savoir où laisser le voilier. Et Michel doit attendre une pièce de rechange pour son support du moteur de Gaston. Ils resteront donc encore à Savusavu. C’est difficile de sous séparer d’eux, mais c’est la vie des marins, se séparer des nouveaux amis.

Reggi coupe les cheveux de Greg à Savusavu.
Reggi coupe les cheveux de Greg à Savusavu.

Bref, après trois jours de ce vent du Sud soutenu, il vire quelque peu vers l’Est et nous quittons en compagnie de Vanille, le dimanche matin. La fenêtre est très courte. Trois jours max avant le prochain coup. Mais de la pluie pour le lendemain et sur-lendemain. C’est pas grave, on quitte, en espérant contourner Fidji pour nous rendre sur la côte Ouest, là où se trouve notre destination. Le vent est fort, mais doit diminuer graduellement. Ça brasse, Nous sommes “au près serré” les premiers 50 milles. Ça va bien, mais ça va aller mieux quand on pourra changer le cap légèrement. Jean-Pierre et Dana ont un voilier plus grand que le nôtre, 47 pieds. Mais ils ont le souci de rester avec nous, même s’ils doivent se ralentir. Ce dont nous les remercions chaleureusement. La solidarité en mer, c’est inappréciable.   On a convenu avant le départ de faire a besoin une escale intermédiaire à Suva. Ou ailleurs (cette escale sera finalement à Kavala).

Bula, bula!Vue de notre mouillage, Savusavu